Pourquoi des moniales dominicaines à Lourdes

 

Parole et silence 

Les frères dominicains sont réputés pour être des prédicateurs de la Parole, tels un Père Carré ou Timothy Radcliff, hommes de la Parole contemplée et étudiée, vécue en communauté, puis partagée et semée là où ils sont appelés. Mais sans doute connaît-on moins bien les fondations de leur vie apostolique « en plein vent » puisque saint Dominique a paradoxalement posé les fondements de l'Ordre dominicain sur la vie contemplative… de quelques femmes converties par lui.

Alors qu'il est encore chanoine de saint Augustin à Osma, il découvre au cours d'un voyage en Languedoc que la misère la plus grande n'est peut-être pas la misère matérielle. C'est un véritable choc spirituel devant les ravages de l'hérésie cathare qui le fait prier et pleurer de jour et de nuit pour implorer miséricorde et y plonger tous les hommes rencontrés et aimés. Des femmes aussi, sont touchées et « retournées », converties de l'hérésie cathare par sa parole et elles désirent suivre le Christ avec Dominique comme père et maître pour les former à la vie évangélique.

En 1208 il les rassemble en un monastère qu'il appellera la « Sainte Prédication », base et fondations de l' Ordre tout entier. Ce monastère sera pour lui un lieu source au cours des années qui précédèrent la création de la petite communauté des premiers frères : source du silence pour un prophète à l'écoute du Verbe et fontaine de prière pour tous les hommes en attente de paroles de Vie, soutien de l'amitié de ses sœurs vivant du même désir apostolique que lui. Aujourd'hui huit siècles plus tard, la parole des frères prêcheurs reste toujours fondée, enracinée dans la communion avec la prière silencieuse de leurs sœurs moniales pour que souffle l'Esprit.

On ne peut donc penser l'Ordre dominicain sans ce double rameau des frères et des moniales, double dimension de la Parole et du silence dont chacun vit à l'intérieur de sa vocation propre. Les moniales rappellent par leur existence même l'indispensable contemplation qui avec l'intercession féconde la mission : « contempler et livrer aux autres le fruit de sa contemplation ». De même que les frères prêcheurs sont pour elles le rappel d'une vie donnée à Dieu, en prise directe avec les souffrances, les attentes et les espoirs des hommes d'aujourd'hui.

C'est pourquoi des moniales cloîtrées peuvent être les pierres de fondation et faire partie d'un Ordre apostolique comme l'est par excellence l'Ordre de saint Dominique.

 

Contemplatives ou prêcheresses ?

Puisque des moniales ne prêchent pas, comment vivons-nous la dimension de la mission de l'Ordre dans notre vie contemplative ?

Tout d'abord et tout simplement parce que nous avons reçu la « mission de la prière » au cœur de l'Eglise. La prière de louange et d'intercession dans le don total au Seigneur, telle est notre vocation et donc notre mission. Dans la communion des saints, la Parole de Dieu que nous accueillons et que nous désirons mettre en pratique dans nos vies déploie toute sa puissance d'illumination, et elle ne revient pas au Père sans avoir fait germer le Salut dans les cœurs.

Cette mission d'Eglise, nous la vivons à la suite de saint Dominique qui nous a attirées par le parfum particulier de sa grâce. C'est un parfum d'amour de la Vérité qui est le Verbe, et c'est là que dans notre vie se situe toute l'importance de la Parole de Dieu assidûment écoutée et étudiée, priée et contemplée, et un parfum de compassion pour tout homme assoiffé de bonheur, qui passe à côté de la Source sans la voir.

Mais notre mission consiste également à être « signes »  : en cela aussi nous sommes  envoyées  par l'Eglise, car si des femmes qui ne prennent pas la parole de manière habituelle devant un auditoire peuvent être appelées « sœurs prêcheresses », c'est que leur choix de vie a quelque chose à dire : une vie en tension vers Dieu par l'espérance qui nous fait désirer le bonheur éternel en Lui, et fécondité mystérieuse d'une existence offerte avec le Christ pour la transfiguration de l'humanité.

Nous vivons selon la règle de saint Augustin, règle monastique inspirée du texte des Actes de Apôtres : «  la multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme. Nul ne possédait quoi que ce fût en propre. Mais entre eux tout était commun. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins  »(Ac 32a-35b).

 

La Parole de Dieu que nous voulons porter au monde par le signe de la communauté est parole de communion qui s'édifie sur la charité fraternelle sans cesse « en chantier ». Il y a là une sorte de pari de la vie commune cimentée par la miséricorde et le pardon mutuel. Si « ça tient » malgré toutes les difficultés de l'entreprise, cela peut faire signe sur la réalité de l'Esprit qui accomplit son Œuvre en nous, ou du moins cela peut interpeller ! Saint Augustin a dit «  si tu vois la charité, tu vois la Trinité  »… si une communauté peut tisser une vraie charité fraternelle à longueur de vie, elle est témoin de la Présence de Dieu au milieu d'elle.

 

Dominicaines à Lourdes

Un dernier aspect à souligner est la particularité de notre vocation dominicaine à Lourdes, avec le message de la Vierge Marie à Bernadette : «  Priez pour les pécheurs  ». Or c'était le cri de Dominique : «  Mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ?  ».

Ce double héritage ancre profondément notre prière dans la contemplation du Christ, offert sur la Croix pour sauver tous les hommes. A la grotte de Massabielle, la source coule du rocher comme le Sang du Christ a jailli de son Côté ouvert pour nous laver de nos péchés, et Marie « Mère de Miséricorde » invite les pèlerins à aller « boire et se laver à la fontaine ». C'est pourquoi notre intercession en ce lieu de grâces se fait d'autant plus supplication, afin que l'Amour touche et ouvre les cœurs au retournement intérieur.

Pour nous qui vivons si près des Sanctuaires tout au long de l'année, la vie personnelle et communautaire est comme rythmée par l'alternance des pèlerinages et de la « saison creuse », d'une certaine manière encore entre paroles et silence. Paroles échangées au cours des rencontres à l'hôtellerie du monastère où l'accueil bat son plein pendant l'été, et dialogue avec des personnes de tous horizons géographiques. L'un des temps forts de l'année est pour nous aussi le pèlerinage du Rosaire, où la famille dominicaine avec ses différentes branches se rassemble au service des malades et pèlerins venus de toute la France. Notre participation à ce pèlerinage « ne se voit pas », mais du haut de notre colline surplombant le domaine des Sanctuaires nous sommes un peu comme Moïse les bras levés dans la prière pour soutenir Israël.

Avec l'hiver vient le silence, temps de l'intériorisation et de la germination où nous portons les moissons de l'été, puis Pâques et l'écho renaissant des Ave Maria : c'est une sorte d'aurore sur une nouvelle « saison » et la joie est profonde car nous savons que pour les milliers de pèlerins et de visiteurs, Marie refuge des pécheurs sera consolatrice et médiatrice de grâces.

article écrit pour France Catholique Décembre 2005

 

Haut de la page