Le bon samaritain

Purifier son cœur pour devenir miséricordieux

 

Pour terminer, j'ai cherché chez les Pères du désert quelques conseils pratiques concernant la charité car la miséricorde, comme nous l'avons vu, c'est la charité portée à sa perfection à l'exemple du Christ. Les Pères du désert sont surtout connus pour ce qui apparaît comme des excès dans l'ascèse, mais en réalité, ils se plaçaient dans des conditions biologiques qui leur permettait de mettre à nu les profondeurs du cœur. Bien sûr leur mode de vie n’a pas à être réitérée, et c’est une erreur de copier leurs pratiques à la lettre. Par contre, il est toujours bon d'interroger l'expérience qu’ils ont acquise en explorant les profondeurs du cœur de l’homme. C'est un interrogeant leurs pensées qu'ils découvraient ce qui est dans le cœur car le péché commence par la pensée, comme nous le disons dans le confiteor. Devenir miséricordieux implique donc de revenir d'abord  à son cœur pour le purifier des pensées mauvaises. Ce sont les pensées qui nous permettent de vérifier s’il y a ou non adéquation entre notre être profond et l’évangile. J'ai retenu des points proches de l'hymne à la charité de saint Paul (1 Co 13).

 

§ La charité ne juge pas :

« Un solitaire de Scété avait commis une faute. Les anciens s’assemblèrent et envoyèrent prier l’abbé Moïse de bien vouloir venir. Comme il avait refusé, il le pressèrent une seconde fois de venir, par l’entremise d’un prêtre. Il vint donc, portant sur son dos une vieille corbeille pleine de sable. Les anciens étaient allés au devant de lui. Le voyant ainsi, ils lui dirent : “Qu’est-ce que cela veut dire, abba ? ” “Ce sont, leur répondit-il, mes péchés que je ne vois pas parce qu’ils sont derrière moi. Et vous me faites venir ici pour être juge de ceux d’un autre”. Entendant cela, ils pardonnèrent à ce frère sans plus lui parler de la faute qu’il avait faite » (Apophtegme 113).

« Un saint vieillard disait : “Que celui qui est chaste ne juge pas celui qui a commis un péché d’impureté, pour ne point enfreindre la loi autant que lui, puisque celui qui a défendu de commettre l’impureté nous défend aussi de juger » (Apophtegme 114).

 

§ Elle ne se met pas en colère :

« Lorsque le vénérable Jean, abbé d’un grand monastère et d’une nombreuse communauté, vint visiter le vieux solitaire Paésius qui demeurait au fond du désert, il lui demanda, comme à son ancien compagnon, ce qu’il avait fait pendant ces quarante ans où ils avaient été séparés, dans cette solitude où personne ne venait lui parler. “Jamais, dit-il, le soleil ne m’a vu prendre mon repas”. — “Et  moi, répartit l’abbé Jean, jamais il ne m’a vu en colère” » (Cassien, Inst., V, 27).

 

§ Elle est patiente :

« Un vieillard, à Scété, était assez austère pour les travaux du corps, mais il retenait rien de ce qu’on lui disait pour son instruction. Il alla donc trouver l’abbé Jean le Petit, pour apprendre de lui ce qu’il devait faire pour se corriger de ses défauts. Mais lorsqu’il eut regagné sa cellule, il avait oublié tout ce que ce saint homme lui avait dit. Il alla le trouver une seconde fois et il lui arriva la même chose. Et ainsi plusieurs fois. Ayant rencontré ce saint abbé quelques temps après, il lui dit : “Abba, j’ai encore oublié  tout ce que tu m’as fait la charité de me dire et je n’ai pas osé revenir te voir par crainte de t’importuner”. Alors ce saint homme lui dit : “Allume une lampe”. Il l’alluma. Il lui ordonna ensuite d’apporter encore d’autres lampes, et de les allumer à la première. Ce qu’il fit. Puis il lui dit : “La clarté de cette première lampe a-t-elle diminué parce que tu t’en es servi pour en allumer beaucoup d’autres ? ” “Non”, lui répartit ce solitaire. “De même, reprit ce saint homme, Jean ne souffrirait aucune peine quand bien même toute la Scythie viendrait à lui, et rien ne saurait l’empêcher de s’acquitter de la charité à laquelle Dieu l’oblige. C’est pourquoi n’aie aucun scrupule à venir me voir toutes les fois que tu le désires”. Ainsi Dieu par la patience que chacun eut de son côté — l’un à demander l’instruction et l’autre à ne point la refuser — guérit ce solitaire de son fâcheux oubli. Et il faut rendre cette louange aux solitaires de Scété, qu’ils travaillaient de tout leur pouvoir à empêcher ceux qui étaient combattus par quelque violente passion de perdre courage, et qu’il n’y avait rien qu’il ne fasse pour les amener à progresser dans le service de Dieu » (Apophtegme 140).

 

§ Elle ne laisse pas courir la langue :

 « Un solitaire disait à l’abbé Sisoès : “Abba, je désirerais avec ardeur conserver mon cœur dans une si grande pureté que rien ne puisse la lui faire perdre”. Il lui répondit : “Et comment pouvons-nous conserver notre cœur dans cette pureté, si notre langue en ouvre la porte ? ” » (Apophtegme 141).

 

§ Elle n’écrase pas le roseau qui se courbe :
« Un frère du monastère de l’abbé Élie en avait été chassé à cause d’une tentation à laquelle il avait succombé. Il s’en alla trouver saint Antoine qui, après l’avoir gardé pendant quelque temps auprès de lui, le renvoya là d’où il venait. Mais les frères ne voulurent pas le recevoir et le chassèrent une seconde fois. Il s’en alla encore trouver saint Antoine et lui dit : “Abba, ils n’ont pas voulu me recevoir”. Ce grand serviteur de Dieu leur envoya donc dire : “Un vaisseau, après avoir perdu tout ce dont il était chargé et fait naufrage, arriva enfin avec grande peine au bord de la mer. Et le voyant dans cet état, vous voulez le faire périr”. Ces paroles leur ayant fait connaître le sentiment et l’intention du saint, ils reçurent aussitôt le solitaire » (Apophtegme 112).

 

§ Elle reprend avec douceur :

« Un vieillard disait : Si en voulant reprendre ton frère, tu te mets toi-même en colère, tu satisfais ta propre passion plus que tu n’exerces la charité. Car il ne faut pas se perdre pour en sauver un autre » (Apophtegme 80).

 

§ Elle ne médit pas :

« Un solitaire dit à saint Poemen : “Abba, comment peut-on s’empêcher de parler au désavantage de son prochain ? ” Il lui répondit : “Il faut toujours avoir devant nos yeux le portrait de notre prochain et le nôtre. Si nous regardons attentivement le nôtre et en examinons bien tous les défauts, nous ne ferons pas cas de celui du prochain. Mais si au contraire, nous estimons le nôtre, nous mépriserons le sien. Ainsi pour ne jamais mal parler d’autrui, il faut nous reprendre toujours nous-mêmes” » (Apophtegme 33).

« L’abbé Hypéréchios disait : Il vaut mieux manger de la chair et boire du vin que de dévorer son prochain en déchirant sa réputation. Car comme le serpent, par ses paroles empoisonnées chassa Ève du Paradis terrestre, de même celui qui médit de son prochain, perd non seulement son âme, mais aussi l’âme de la personne qui l’écoute » (Apophtegme 34).

 

§ Elle rend le bien pour le mal :

« L’abbé Pimene disait souvent : On ne guérit jamais un homme de sa malice en lui faisant du mal. Mais si vous lui rendez le bien pour le mal, vous vaincrez sa malice par votre bonté » (Apophtegme 212).

 

§ Elle évite d’humilier un frère :

 « Le saint abbé Jean faisait route un jour avec quelques frères. Celui qui les conduisait s’était égaré à cause de la nuit. Il lui dirent : “Que ferons-nous, abba ? Car ce frère s’est égaré et nous risquons de mourir faute de connaître le chemin”. Il leur répondit : “Si nous lui en parlons, nous l’affligerons ; mais je vais lui dire que je suis si fatigué que je peux plus du tout marcher ; ainsi je resterai ici jusqu’au jour”. Ce qu’il fit et tous les autres avec lui, pour ne pas attrister ce frère en lui disant l’erreur qu’il avait faite » (Apophtegme 192).

 

§ Elle accueille le pécheur avec joie :

« Un solitaire disait à un saint vieillard : “Lorsque je vois un frère dont j’ai appris qu’il a commis une faute, je ne peux me résoudre à le faire entrer dans la cellule. Mais quand je vois quelqu’un qui est vertueux, je l’y reçois avec joie”. Il lui répondit : “Si tu vis bien avec celui qui est bon, vis encore deux fois mieux avec celui qui ne l’est pas : il a besoin d’une plus grande assistance, puisqu’il est faible et malade » (Apophtegme 196).

 

§ Elle fait éviter des tentations :

« Un abbé demanda à un anachorète appelé Timothée comment il devait se conduire à l’égard d’un solitaire négligeant. Il conseilla de le renvoyer. Ce qu’il fit. Timothée tomba alors dans une tentation qui lui causait une grande peine. Tout en répandant sur elle beaucoup de larmes, il disait à Dieu : “Seigneur, aie pitié de moi”. Il entendit une voix qui lui répondit : “Timothée, tu es tombé dans cette tentation, parce que tu n’as pas eu pitié de celle de ton frère” » (Apophtegme 36).

 

§ Elle est bienveillante avec tous :

« Comme saint Macaire montait un jour à la montagne de Nitrie, il commanda à son disciple de marcher un peu devant lui. Ce qu’il fit. Il rencontra un prêtre idolâtre qui courait très vite, et qui portait un gros bâton. Il commença à lui crier : “Où cours-tu ainsi démon ? ” Cela mit le prêtre dans une telle colère, qu’il lui donna mille coups et le laissa à demi mort. Ayant recommencé à courir, le prêtre rencontra près de là saint Macaire qui lui dit : “Bonjour, bonjour, tu te donnes beaucoup de peine”. Cet homme s’étonna de cette salutation et lui répondit : “Qu’as-tu remarqué de bon en moi pour me saluer de la sorte ? ” Le vieillard lui répliqua : “Je t’ai salué, parce que j’ai vu que tu étais fatigué de travail, et que tu courrais sans savoir où tu allais”. Alors le prêtre lui dit : “Ta salutation m’a montré que tu es un grand serviteur de Dieu, et m’a extrêmement touché. Tandis qu’un autre malheureux solitaire que j’ai rencontré m’a dit des injures, pour lesquelles je l’ai payé sur le champ en lui donnant quantité de coups”. Puis, embrassant les pieds du saint, il ajouta : “Je ne te quitterai pas que tu ne m’aies fait solitaire”. Ils s’en allèrent alors ensemble là où ce frère était étendu par terre tout meurtri de coups ; et comme il ne pouvait se remuer, ils le portèrent à l’église. Les frères furent très étonnés de voir saint Macaire amener avec lui un prêtre idolâtre. Ils lui donnèrent l’habit de solitaire, et plusieurs païens embrassèrent le christianisme à son exemple » (Apophtegme 31).

 

§ Elle cherche à se réconcilier avec le prochain :

« L’abbé Agathon disait : lorsque j’ai eu un différend avec quelqu’un, non seulement je ne me suis point endormi, mais je ne l’ai jamais laissé s’endormir, sans faire tout ce qui a pu dépendre de moi pour me réconcilier avec lui » (Apophtegme 14).

 

§ Elle encourage celui qui avoue sa faute :

 « Le saint abbé Pastor disait : Lorsqu’un homme a commis un péché et qu’il l’avoue, il ne faut pas l’en reprendre avec aigreur, de peur de lui faire perdre courage ; mais il faut lui dire : Mon frère, ne t’afflige pas, et prend garde seulement à ne plus tomber dans de semblables fautes ; par ce moyen, vous fortifierez son esprit dans la résolution d’en faire pénitence » (Apophtegme 124).

 

§ Elle donne son poids à la parole dite :

« L’abbé Pastor disait : il y en a qui semblent se taire et qui parlent cependant toujours, parce que leur cœur condamne les autres. Et il y en a qui parlent du matin au soir et qui demeurent toujours dans le silence, parce qu’ils ne disent pas une seule parole qui n’édifie ceux qui les écoutent et qui ne leur soit utile » (Apophtegme 125).

 

§ Elle ne cherche pas querelle :

 « Deux saints vieillards demeuraient dans une même cellule et n’avaient jamais eu la moindre dispute. L’un dit à l’autre : “Feignons de nous disputer comme les autres hommes ont coutume de le faire”. L’autre répondit : “Je ne sais pas ce qu’est une dispute”. Sur quoi le premier répliqua : “Voilà une brique que je mets entre nous deux ; je dirai qu’elle est à moi et toi, au contraire, tu soutiendras qu’elle est à toi. Ainsi nous nous disputerons”. Il mirent donc cette brique entre eux. Le premier dit : “Elle est à moi”, et le second répondit : “Je pense qu’elle m’appartient”. “Nullement, répartit le premier, elle est à moi”. “Si elle est à toi, répliqua le second, prends-la donc”. Ainsi ils se trouvèrent d’accord et ne purent se disputer » (Apophtegme 15).


§ Elle pardonne :

« Un solitaire qui avait été fort offensé par un autre vint trouver l’abbé Sisoès, et après lui avoir raconté l’outrage qu’il avait reçu, il lui dit : “Abba, je suis décidé à me venger”. Le saint vieillard le pria de laisser la vengeance à Dieu. Mais ce solitaire continua à protester qu’il se vengerait franchement ; ce saint homme lui dit : “Puisque tu es si résolu, au moins prions Dieu”. Il se leva alors et commença à prier tout haut : “Mon Dieu, tu n’as pas besoin de prendre soin de nos intérêts et d’être notre protecteur puisque ce frère soutient que nous pouvons et devons nous venger nous-mêmes”. Ce solitaire fut si touché par ces paroles, qu’il se jeta aussitôt à ses pieds, lui demanda pardon, et lui promit de ne jamais vouloir de mal à celui contre lequl il avait été si en colère » (Apophtegme 11).


§ Elle est supérieure à toutes les austérités :

 « Un solitaire disait à un saint vieillard : “Je connais deux frères. L’un ne sort jamais de sa cellule où il pratique de grandes austérités et ne mange qu’un jour sur six, l’autre assiste les malades”. Et il lui demanda lequel des deux pouvait être le plus agréable à Dieu. Il lui répondit : “Même si celui qui mange un jour sur six pratiquait des austérités encore plus grandes, il ne saurait égaler celui qui assiste les malades” » (Apophtegme 194).

 

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