Monastère des dominicaines de Lourdes

 

La face cachée de la vie des moniales

22 novembre 2019

Des pensées aux passions

Les pensées involontaires non maîtrisées conduisent, par un lent processus, à la passion, à l'habitude invétérée. Le combat doit donc se mener non seulement contre les vices, mais aussi contre les passions déjà installées dans notre cœur. Il est important de connaître comment se forment les passions.
Le premier mouvement naît à la vue d'un objet qui sollicite notre attention: c'est la suggestion. Par exemple, le souvenir d’une parole désagréable peut amener le trouble en suscitant cette pensée: J’ai de quoi répondre à la première occasion! Le premier embryon de la colère est là. Mais au lieu de prendre conscience que le vice de la colère est en train de se réveiller, c'est l'autre qui est mis en cause. Or l’autre n’est que le facteur déclenchant de quelque chose de beaucoup plus profond, qui rompt la relation avec Dieu et avec les autres. En réalité, le vice est en moi, ce n’est pas l’autre qui l'y met.
Si la suggestion est accueillie, si on lui donne son consentement, c’est le péché: la décision est prise de passer à l'acte. L'âme se délecte par avance de l'objet entrevu qui lui apparaît comme un bien désirable. Elle s'y porte de tout le poids de son désir, bien qu'en imagination seulement. Exemple: je dirai une parole blessante à la première occasion. Puis, lorsque le péché se renouvelle et devient une habitude, la passion s’installe… et elle est beaucoup plus difficile à déraciner qu’une pensée.
Enfin la captivité ligote le cœur. Elle est un entraînement violent et involontaire, un attachement à l'objet convoité qui présente une apparence de bien. Elle empêche tout combat contre la tentation. La captivité dissipe en quelques instants les vertus laborieusement acquises. Cela se produit, par exemple, quand un violent désir de vengeance met le trouble dans le cœur. Cependant, la gravité de la captivité varie avec les circonstances et la nature de l'objet convoité.
Il est donc nécessaire de combattre, de rejeter les pensées mauvaises dès leur apparition en nous, pour ne pas arriver à une habitude invétérée. (à suivre)

15 novembre 2019

Un médecin expérimenté


Nos pensées peuvent être bonnes ou indifférentes, provenir des vices ou encore du diable par suite d'un lien contracté; c'est la troisième catégorie qui nous intéresse ici. Les identifier est la base du combat spirituel: «II faut toujours examiner avec un sage discernement toutes les pensées qui naissent dans notre cœur, disait un ancien; en découvrir tout d'abord la source et la cause; et reconnaître de qui elles viennent, afin de nous conduire à leur égard selon le mérite de ceux qui les inspirent.» Pour ne pas errer sans fin, il faut l'aide d'un médecin expérimenté. Mais comment reconnaître si un médecin est habile et compétent?
La connaissance des chemins de guérison du cœur se puise dans une vie d’intimité profonde avec le Christ. Impossible de connaître ce qu’il y a dans le cœur de l’homme, sans être descendu dans les profondeur du sien. Il est alors possible de conseiller les autres, de comprendre quel combat se livre chez celui qui demande conseil, sans avoir reçu de confidences de sa part, et avant même qu'il en ait pris conscience. Un tel guide apprendra au commençant à connaître, non seulement les maladies déclarées, mais celles qui viendront plus tard. Ceci est rassurant: les maladies qui logent dans les replis de notre cœur sont communes à tous, puisque quelqu'un d'autre que soi en a connaissance; elles sont universelles et ne sont pas une tare personnelle. Un médecin expérimenté est solidaire de ceux qui lui demandent conseil; aussi, loin de se sentir jugé, le débutant perçoit qu'il est compris de l'intérieur et il éprouvera même de la joie à découvrir les maladies secrètes de son cœur. Il se met au travail d'un cœur joyeux. Les paroles de son «médecin» lui apprennent peu à peu à prévoir, à lutter et à vaincre.
Cette science prend du temps pour être maîtrisée. Aussi le plus urgent est de contenir les pensées quand elles envahissent notre esprit, de leur résister dès leur apparition et d'essayer de les rejeter au plus vite. Si l'on enferme un serpent, ou un scorpion, dans un vase qu'on a soin de bien boucher, avec le temps l'animal meurt. Il en est de même des pensées mauvaises; si on garde patience, on a la consolation de les voir cesser. (à suivre)

8 novembre 2019

Interroger les pensées

Nous poursuivons notre chemin, dans la découverte du combat quotidien à livrer contre les pensées qui font obstacle à la charité. Nous avons vu que les pensées sont les messagères d'un cœur malade. Il est donc de la plus haute importance de les interroger pour décrypter leur message. Nous ne sommes pas entraînées par elles, comme si nous n'étions pas libres à leur égard. Elles montent en nous, mais ne sont pas nous. Il faut dialoguer avec elles comme avec un étranger qui se présente à la porte: Venez-vous de Dieu ou de l’ennemi? Cela permet de prendre de la distance à leur égard et de pouvoir les combattre. «Les anciens disaient: "A toute pensée qui survient en toi, dis: es-tu des nôtres, ou viens-tu des ennemis?" (Jos 5,13) et certainement elle l'avouera.»
Cette démarche ouvre une brèche dans le repli sur soi, elle met en fuite la peur de soi-même; car lorsque un flot de pensées monte en soi le premier mouvement est de les fuir. Or il faut les regarder en face, capter leur contenu en les scrutant avec objectivité sans biaiser. Au premier abord, cette démarche pourrait sembler plus proche du stoïcisme que de l'abandon à Dieu. Mais elle est l'œuvre de Dieu et la nôtre, inséparablement. Nous devons collaborer à l'œuvre de Dieu en utilisant tout ce qu'il nous a donné: un cœur pour discerner, pour penser. Il ne fait pas le travail à notre place. Or tout travail demande un apprentissage: il faut non seulement avoir des connaissances à son sujet, mais encore apprendre à les mettre en pratique. Qui se lancerait dans de la menuiserie sans rien avoir appris sur la question? le maniement des machines pourrait être dangereux, même si l'on a une confiance totale en Dieu! Il en est de même pour l'art de gérer ses pensées. Il est dangereux de s'y lancer sans rien savoir. Il ne faut pas nous laisser submerger par elles dans un complet désordre, en leur laissant prendre les rennes de notre conduite. Il faut prendre du recul, les voir venir de loin. Il faut leur demander si elles apportent la paix ou la guerre, qui les envoie, où elles cherchent à nous entraîner. Il faut alors, devant sa conscience, faire un choix: soit les laisser entrer en nous, soit leur fermer la porte de notre cœur, de notre adhésion. Pour cela, il faut crier vers Dieu et demander son aide. Il est tellement plus facile de suivre toutes nos envies.
(à suivre)

29 octobre 2019

Les pensée, messagères du coeur malade

La clé de la guérison du cœur réside dans l’attention aux pensées. Au lieu de les considérer comme des distractions à chasser, il faut y prêter une grande attention. Une comparaison peut aider à comprendre la relation entre les pensées et notre cœur malade. Prenons un vase contenant du parfum. L'odeur qui s'en dégage suffit à faire connaître la qualité du parfum. Il en est de même pour notre cœur: les pensées sont comme le parfum qu'il répand. Des pensées mauvaises sont le signe d'un cœur dispersé, divisé sous l'emprise des vices. Au contraire, des pensées de paix sont le signe d'un cœur pétri par les vertus, unifié en Dieu. D'où l'importance capitale d'apprendre aux jeunes à discerner la qualité de leurs pensées. En y prêtant attention, en effet, nous apprenons à connaître les vices cachés qui n'émergent pas à notre conscience et qui gangrènent notre cœur. Pour cela, il faut avoir la science du médecin qui peut découvrir les maladies, grâce aux signes qu'il découvre en interrogeant et en examinant un malade. Cette approche du cœur est aux antipodes de l'introspection ou d'une analyse psychologique. Il ne s'agit pas d'explorer ce qui est caché dans le cœur, mais de porter son attention sur ce qui en émane.
Il est donc important de discerner les pensées mauvaises le plus vite possible, mais comment les percevoir? Il faut, avant tout, faire silence. La clôture, qui fait taire les bruits extérieurs, est d'un grand secours, car le silence extérieur permet de percevoir dans le cœur un autre bruit, plus sournois. C'est le bruit provenant de nos multiples pensées. Dans un premier temps, on risque de ne rien entendre, tant nous sommes habituées à leur libre va-et-vient dans le cœur. Le plus urgent est donc de fermer la porte de son cœur, car alors on découvre les pensées qui s'y bousculent pour entrer: si les pensées sont en nous, elles ne sont pas nous; elles nous sont étrangères. Nous ne sommes pas identifiées à elles, ni entièrement déterminées par elles. D’où la possibilité de lutter contre elles. Il faut apprendre à les voir venir de loin, à se tenir dehors pour combattre. Bref, il est indispensable de prendre une distance par rapport aux pensées. Mais comment?
(A suivre)

22 octobre 2019

Les pensées

En arrivant au monastère, on fait une étrange expérience. Nous ne sommes plus encombrées par tout ce que nous avons laissé derrière nous, mais des pensées multiples prennent la place. Désirs, jugements, sentiments, raisonnements, encombrent l'esprit. L'expérience de Dieu espérée semble mise en échec et tout semble aller de mal en pis. La tentation arrive sournoisement: est-ce qu'il ne faudrait pas mieux partir?
Paradoxalement, alors que l'on cherche à rencontrer Dieu dans une grande paix du cœur, une autre rencontre a lieu: la rencontre avec soi-même. Et un constat s'impose: nous sommes malades. Ceci est vrai de chacune, si toutefois l'on consent à rester en silence quelque temps sans se fuir.
Un ancien moine explique: «Ne nous étonnons pas de nous voir plus troublés et plus agités par nos passions au commencement de notre retrait du monde que lorsque nous étions engagés dans le monde. Car il faut que les causes de nos maladies se manifestent par leur effet, pour pouvoir recouvrer ensuite une parfaite santé. Or nos passions étaient cachées, comme des bêtes farouches et nous ne les voyons pas en étant dans le monde.»
La connaissance de ce qui encombre le cœur et la tête est un élément clef de la vie spirituelle. Ce n’est pas sans raison que nous disons au début de la messe: «Je confesse à Dieu [...] et je reconnais devant mes frères que j’ai péché en pensée, en parole et par action.» Nous péchons en pensée, souvent sans le savoir. Et pourtant, chaque fois que nous péchons, c'est par une pensée que le péché prend naissance. Il est donc indispensable de découvrir les pensées qui nous agitent à notre insu. Pour cela, il faut commencer par rechercher les signes qui nous permettront d'identifier les pensées mauvaises et faire ensuite un bon diagnostic ou plus exactement, en utilisant le vocabulaire spirituel, un bon discernement. On pourra alors chercher les causes de la maladie découverte, et enfin appliquer les remèdes salutaires. C'est un long apprentissage… qui dure toute la vie.
(à suivre)

18 octobre 2019

Le trouble

Il arrive souvent dans la journée que le trouble envahisse l'esprit et le cœur. Une contrariété, une parole malheureuse entendue, une surcharge de travail, une incompréhension, et bien d'autres choses qui n'ont rien à voir les unes avec les autres, en sont la cause. Si bien qu'un trouble succède à un autre trouble et peut former une chaîne continue, tout au long de la journée. Et dans le silence du monastère, le trouble s'intensifie comme dans un haut-parleur. Là encore, la réaction la plus immédiate est de pointer les causes qui l'ont provoqué. Mais cela n'avance pas à grand-chose, car en général, notre volonté n'a pas prise sur elles. Que faire? Pour sortir de l'impasse, il est bénéfique de se souvenir de ce que disait un moine du VIe siècle: «Tout ce qui trouble ne vient pas de Dieu.» Ce sont nos pensées qui sèment le trouble dans notre cœur et dans notre esprit. Ce critère de discernement est très simple et très précieux. Le trouble est donc le signe d'une tentation, alors que les apparences semblent reporter la cause sur des événements extérieurs à nous. En fait, le trouble nous envahit parce que ces événements ont fait germer une pensée mauvaise dans notre cœur. D'où ces conseils donnés par d'anciens moines: «Lutte contre les pensées qui t'apportent le trouble.» «Toute pensée, en laquelle ne prédomine pas le calme et l'humilité, n'est pas selon Dieu. Car notre Seigneur vient avec calme, mais tout ce qui est de l'Ennemi avec trouble et mouvement de colère.» Le Seigneur vient toujours dans une brise légère et sa présence ne déchaîne jamais une tempête dans le cœur.
La cause du trouble n'est donc pas dans l'événement déclencheur, mais dans la pensée que cet événement a fait naître. Cette pensée détourne de la paix de Dieu; elle n'est donc pas bonne. C'est un premier constat, qui pourtant ne suffit pas. Il restera à bien examiner la pensée pour savoir de quelle nature elle est. Cela nécessite un long apprentissage pour ne pas se tromper.
(à suivre)

8 octobre 2019

C'est ma faute !

Si l'on fait bien attention à ses réactions dans la vie commune, telle sœur met les nerfs en boule à certains jours et laisse dans un calme complet d'autres jours. Pourquoi cette différence ? La cause est à chercher dans son propre cœur. Chacun porte en soi une tendance à la gourmandise, à la colère, à la vaine gloire, à l'orgueil, à la tristesse, au découragement, etc.; autant de maladies qui incubent tranquillement dans le cœur. Mais le plus souvent nous n'en avons pas conscience et nous ne pouvons donc pas remédier à un mal inconnu. La vie commune se trouve être une bénédiction pour dévoiler nos maux cachés et travailler à leur guérison. Un exemple entre mille. Je rencontre une sœur qui a la joie sur le visage, et moi je suis triste, la vie me pèse. Une pensée monte alors de mon cœur et y sème le trouble. Cette sœur est inconsciente, elle ne se rend pas compte que la vie est difficile, il faudrait bien qu'elle atterrisse dans la réalité, etc. Et le murmure s'installe dans le cœur. Mais on peut faire une autre lecture de la situation. Bienheureuse sœur qui se trouve sur mon passage! Elle arrose mon jardin avec l'arrosoir de sa joie et permet à la mauvaise graine de la tristesse et de la jalousie, de pousser dans mon jardin intérieur, ce qui me permet de découvrir sa présence en moi et de voir qu'elle me fait du mal. Il devient donc possible de la déraciner! Au lieu de critiquer la joie de l'autre, la joie envahit mon propre cœur, parce que je peux dire: c'est ma faute si je suis triste! Grâce à cette sœur, je peux maintenant déraciner le germe de la tristesse qui est en moi. Cet exemple montre que l'attention aux pensées qui montent du cœur est la clé qui permet de dire en toute vérité: «c'est ma faute», et de commencer à trouver le chemin de la paix. Qu'en est-il de nos pensées? Mais avant de revenir sur les pensées, il faudra se pencher sur le trouble.
(A suivre)

2 octobre 2019

Le polissage par la vie commune

On peut réaliser de magnifiques photos de la vie commune : au chœur, au réfectoire, pendant les temps de détente. Il suffit de regarder les sites des monastères : elles sont plus belles les unes que les autres.
Mais la vie commune est aussi le lieu où s'apprend l'art de la vie monastique : elle a une face cachée. Chaque sœur de la communauté, en effet, a son passé, son éducation, sa sensibilité, ses habitudes. Vivre ensemble, c'est vivre avec d'autres qui sont très différentes, quelquefois à l'opposé de ce que l'on trouve aller de soi. On peut comparer la communauté aux galets du Gave qui deviennent lisses et ronds à force d'être frottés les uns contre les autres. La vie commune est un frottement permanent.
La présence de sœurs autour de soi suscite inévitablement au quotidien des réactions dans le cœur. Tout peut y passer : la compassion, le dévouement, le service, mais aussi la colère, la jalousie, l'orgueil, la violence, le découragement, le dépit, et bien d'autres choses encore. On peut dire alors : c'est la faute de telle ou telle sœur ; chaque fois que je la rencontre, elle a l'art de dire ce qu'il ne faut pas. Ou bien : je ne peux plus supporter son désordre, elle a toujours besoin d'une bonne derrière elle, etc., etc. Inutile de dire qu'au bout de trente ou quarante ans, la vie commune devient invivable en suivant ce chemin. C'est pourtant une occasion sans pareille de laisser son galet s'arrondir ; mais cela dépend de l'attention portée aux pensées qui se bousculent dans son propre cœur. Comment ? Ce sera l'étape suivante.

24 septembre 2019

Le vrai travail

Aujourd'hui la vie des moniales est connue par les médias. Mais de quoi parlent les journalistes? De ce qui est extérieur, de ce que l'on peut filmer et qui tranche sur la vie courante. C'est donc surtout le travail qui est mis en avant: les délicieuses confitures, les chocolats, le fromage, etc. Il est vrai que la publicité faite pour leur travail, aide les moniales à vivre; elles ne sont pas des anges. Leur cadre de vie, généralement très beau, ne manque pas non plus d'attrait. Mais tout cela n'est que l'apparence. Derrière, se cache une réalité invisible aux yeux. C'est la découverte de cette face cachée de la vie des moniales que nous aimerions proposer, au fil des semaines.

Puisque le travail des moniales est ce qu'il y a de plus connu, pourquoi ne pas commencer par le travail invisible, le vrai travail de la moniale? Le lieu de ce travail, c'est le cœur, ce lieu où Dieu seul habite, ce lieu où se prennent les décisions.

Tous ceux qui approchent un monastère sont frappés par le silence qui l'entoure. Mais il est un bruit invisible, qui ne devient silence qu'après bien des années: c'est le bruit, parfois assourdissant, du cœur, dont le silence extérieur facilite la perception. Le vrai travail des moniales, c'est la pacification du cœur. C'est un art qui s'apprend et il est beaucoup plus difficile à maîtriser que la fabrication des fromages ou des confitures!

Haut de la page